8
En arrivant devant la porte de sa chambre, Maddox s’arrêta quelques secondes. Trouverait-il Ashlyn endormie, sortant du bain, prête à se battre… ?
Prête pour l’amour ?
Il constata avec agacement que son cœur battait la chamade et qu’il avait les paumes moites. Idiot… Il n’était pourtant pas un simple mortel que la peur faisait transpirer. Il avait accumulé des siècles d’expérience avec les femmes. Pourtant, dès qu’il s’agissait d’Ashlyn, il se sentait démuni.
Mais le spectacle qu’il découvrit en entrant était bien différent de celui qu’il avait imaginé. Ashlyn était inconsciente, allongée sur le sol au milieu d’une flaque rouge dans laquelle trempaient ses cheveux et ses vêtements.
Ce fut comme si on le plongeait brusquement dans les ténèbres.
— Ashlyn ?
Il alla s’agenouiller près d’elle, puis il la retourna doucement sur le dos et la prit dans ses bras. Du vin. Ce liquide rouge n’était que du vin. Il esquissa un sourire. Elle avait trop bu, tout simplement.
Elle était si légère que, sans les petits picotements qu’il ressentait aux endroits où leurs peaux se touchaient, il n’aurait pas eu l’impression de la porter.
— Ashlyn… Réveillez-vous.
Elle ne broncha pas. Elle paraissait réellement inconsciente. Il ne voyait même pas rouler ses yeux sous ses paupières.
La gorge nouée par l’angoisse, il dut faire un effort pour parler.
— Réveillez-vous… Pour moi.
Pas un gémissement. Pas un soupir.
Inquiet de cette absence totale de réaction, il l’emmena jusqu’au lit, tout en lui retirant sa veste mouillée qu’il jeta à terre. Il l’allongea sur le matelas et prit son visage dans ses mains. Elle avait la peau glacée.
— Ashlyn…
Pas de réponse.
— Non ! Non…
Un poids tomba dans son estomac lorsqu’il posa la main sur son sein gauche. Pas même un faible battement. Il faillit insulter les dieux et se retint à temps. Puis il y eut un faible crépitement sous ses doigts. Une longue pause. Et deux crépitements, l’un à la suite de l’autre.
Elle vivait…
Il ferma les yeux et soupira de soulagement.
— Ashlyn, appela-t-il de nouveau en la secouant gentiment. Réveillez-vous, ma beauté… Réveillez-vous !
Au nom de Zeus, mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir ? Il n’avait pas l’habitude de s’occuper des mortels en état d’ébriété, mais tout de même, il ne trouvait pas ça normal.
La tête d’Ashlyn roula mollement de côté, mais elle n’ouvrit pas les yeux. Ses lèvres avaient pris une teinte bleutée, fort seyante, mais pas du tout naturelle. Des gouttes de sueur perlaient à ses tempes. Le vin n’avait pas pu lui faire autant d’effet… Il se demanda si elle n’avait pas attrapé froid cette nuit, dans ce cachot humide. Non. Elle aurait eu d’autres symptômes. Elle ne toussait pas, elle ne paraissait pas enrhumée. Pas de boutons non plus. Mais qu’avait-elle, bon sang ?
— Ashlyn !
Je ne supporterais pas de la perdre…
Il n’avait pas eu le temps de profiter d’elle comme il l’aurait voulu, il l’avait à peine effleurée, il lui avait à peine parlé. Il fut d’ailleurs surpris de se rendre compte qu’il songeait à parler avec une femme. Pas seulement à prendre possession de son corps. Pas seulement à l’interroger. Il avait envie de la connaître, de la découvrir.
Il ne songeait plus du tout à la tuer, à présent. Uniquement à la sauver. À tout prix.
— Ashlyn ! Parlez-moi…
Il la secoua de nouveau, en désespoir de cause, ne sachant que faire. Elle était toujours aussi froide, comme si on l’avait plongée dans une eau gelée, puis séchée avec un vent glacial. Il attrapa les couvertures, les tira sur elle et l’enveloppa pour la réchauffer.
— Ashlyn, je vous en prie…
À présent, des taches bleutées apparaissaient sous ses yeux.
Était-ce donc cela, sa punition ? La regarder mourir lentement, impuissant, sans pouvoir l’aider, tout immortel qu’il était ?
— Ashlyn, supplia-t-il d’une voix rauque.
Il la secoua de nouveau, cette fois avec une violence terrible.
— Ashlyn…
Toujours rien.
— Lucien ! hurla-t-il sans la quitter des yeux.
— Aeron !
Mais ils étaient loin et ne l’entendaient sûrement pas.
— À l’aide !
Il se pencha et posa sa bouche sur celle d’Ashlyn pour lui insuffler un peu d’air et de chaleur.
Elle gémit doucement. Enfin… Il faillit crier de soulagement.
— Parlez-moi, ma beauté, murmura-t-il.
Il écarta les mèches humides qui lui barraient le visage et fut surpris de constater que ses mains tremblaient.
— Dites-moi ce qui vous arrive.
— Maddox, répondit-elle d’une voix rauque.
Mais ses yeux restèrent clos.
— Je suis là. Dites-moi ce que je peux faire pour vous aider.
— Tuez-les. Tuez les araignées.
Elle parlait si doucement qu’il dut se pencher encore pour l’entendre. Il lui caressa doucement les joues et jeta un coup d’œil autour de lui.
— Il n’y a pas d’araignées, ma beauté.
— Je vous en prie, insista-t-elle tandis qu’une larme claire comme le cristal s’échappait de sa paupière fermée, je les sens sur moi.
— Oui, d’accord, je vais les tuer.
Il ne voyait pas de quoi elle parlait, mais il balaya du revers de la main son visage, puis son cou, ses bras, son ventre, ses jambes.
— Elles sont mortes, il n’y en a plus, dit-il.
Elle parut se détendre un peu.
— C’est la nourriture ou le vin. Je crois que j’ai été empoisonnée.
Il se sentit pâlir. Il n’avait pas réfléchi… Ce vin préparé pour eux, des guerriers immortels, ne convenait probablement pas à des humains. L’alcool ordinaire ne leur faisant aucun effet, Paris y ajoutait quelques gouttes d’ambroisie qu’il avait volée autrefois aux dieux. L’ambroisie était sans doute toxique pour les mortels…
C’est à cause de moi qu’elle est malade, songea-t-il, horrifié.
Il poussa un cri et frappa de son poing la tête de lit en métal. Ses articulations craquèrent et se remplirent de sang. Mais il n’était pas encore apaisé et frappa de nouveau. Le lit trembla et grinça. Ashlyn gémit.
Il se figea et fit un effort pour respirer lentement, tout en se répétant qu’il devait se maîtriser – pour la millième fois aujourd’hui. Son désir de cogner ne cessait de croître depuis ce matin et il eut la sensation qu’il était sur le point de céder, de causer des dégâts irréparables.
— Dites-moi comment je dois m’y prendre pour vous soulager, répéta-t-il d’un ton lamentable.
— A… Appeler un médecin, bredouilla-t-elle.
Un guérisseur humain ? Bien sûr. Comment n’y avait-il pas songé ? Il allait devoir l’emmener en ville. Ici, ils n’avaient pas de remèdes, les immortels ne tombant jamais malades. Et si ce médecin décidait de la garder pour la nuit ? Il secoua la tête. Impossible. Elle risquait de contacter les chasseurs et de leur raconter ce qu’elle avait vu ici. Ses compagnons ne le permettraient jamais. Mais ce qui l’inquiétait le plus, c’était de songer qu’en ville, loin de lui et de sa protection, elle serait exposée à tous les dangers.
Donc, il ne restait plus qu’à faire venir le médecin au château.
Il effleura ses lèvres glacées d’un doux baiser et, de nouveau, il reçut une petite décharge, plus légère que les précédentes – sans doute parce qu’Ashlyn était de plus en plus faible. Il serra les poings.
— Je vais vous trouver un médecin, ma beauté, murmura-t-il. Mais pour aller le chercher, je vais devoir vous quitter quelques instants.
Elle gémit et ses longs cils se soulevèrent, enfin. Ses yeux couleur d’ambre le fixèrent. Ils n’exprimaient plus que la souffrance.
— Maddox…
— Je ne serai pas long, je le jure.
— Ne partez… pas.
Elle paraissait au bord des larmes.
— J’ai mal… J’ai si mal. Ne me quittez pas.
Il était déchiré entre le désir de céder à ses supplications et celui de se mettre en quête du médecin qui devait la sauver. Il hésita quelques secondes. Il ne pouvait pas l’abandonner. Il alla jusqu’à la porte.
— Paris ! Aeron ! Reyes ! hurla-t-il.
Sa voix résonna dans les couloirs du château.
— Lucien ! Torin !
Il n’attendit pas de réponse et retourna près du lit pour tenir la main d’Ashlyn. Leurs doigts s’entrelacèrent. Elle le serrait à peine. Ses forces l’abandonnaient peu à peu.
— Comment pourrais-je vous soulager ? répéta-t-il.
— Restez, ne partez pas, répondit-elle en soupirant.
Des stries rouges apparaissaient maintenant aux commissures de ses lèvres. Il se demanda si le poison gagnait du terrain.
— Je ne vous quitterai pas, assura-t-il.
Il aurait voulu prendre en charge cette douleur qui la terrassait, l’extirper de son petit corps, l’accueillir dans le sien. Lui, il n’en était plus à ça près. Tandis qu’elle…
Elle se tordit en gémissant et en se tenant le ventre, puis se recroquevilla sur le côté. Il lui caressa les cheveux de sa main libre. Elle transpirait.
— Mais qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? insista-t-il.
— Je ne sais pas, répondit-elle en posant sur lui un regard vitreux. Vous croyez que je vais… que je vais mourir ?
— Non !
Il avait crié malgré lui.
— Non ! répéta-t-il plus doucement. Je suis responsable de ce qui vous arrive, je ne vous laisserai pas mourir.
— Vous avez voulu m’empoisonner ?
— Non.
— Que s’est-il donc passé ? haleta-t-elle entre deux gémissements de douleur.
— C’est un accident, dit-il. Je n’ai pas songé que ce vin ne vous convenait pas.
Elle n’eut pas l’air de l’avoir entendu. Elle avait mis sa main sur sa bouche et…
— Je vais vomir, murmura-t-elle.
Il attrapa le bol vide qui avait contenu le raisin et le lui tendit. Elle se redressa sur un coude et vida son estomac, tandis qu’il tenait ses cheveux en arrière, loin du flot nauséabond qu’elle rejetait.
Il se demanda si c’était bon ou mauvais signe qu’elle vomisse.
Elle se laissa enfin retomber sur le matelas, juste au moment où Reyes faisait irruption dans la pièce, suivi de Paris.
— Que se passe-t-il ? demanda Reyes.
— Quel est le problème ? demanda en même temps Paris.
Il était en sueur. Les rides autour de ses yeux s’étaient encore creusées.
Les bras de Reyes saignaient abondamment, ses mains enflées serraient deux poignards, il paraissait prêt à se battre. Il contempla Ashlyn d’un air interloqué.
— Tu as besoin qu’on t’aide à l’achever ? demanda-t-il.
— Non ! Elle est malade. C’est le vin. L’ambroisie. Je lui ai servi du vin de Paris, avoua-t-il d’un ton coupable et désolé.
Il se tourna vers Paris.
— Sauve-la, supplia-t-il.
— Mais j’en suis incapable ! protesta Paris en titubant de fatigue.
— Tu fréquentes régulièrement les mortels, rétorqua Maddox avec un grondement sourd. Dis-moi comment je peux l’aider.
— J’aimerais bien, répondit Paris en essuyant du revers de la main ses sourcils humides. Mais je n’ai jamais offert notre vin aux mortelles. Ce vin est pour nous.
— Va demander de l’aide aux femmes d’Aeron. Si elles ne savent pas quoi faire, dis à Lucien de se transporter en ville et de ramener un médecin.
Lucien avait le pouvoir de se déplacer d’un point à un autre en un éclair.
Reyes acquiesça et tourna les talons.
— Je suis désolé, mais je suis trop en manque de sexe pour t’être utile, s’excusa Paris. J’étais en train de sortir quand je t’ai entendu appeler. Je suis venu, mais je n’aurais pas dû. Si je ne trouve pas rapidement une femelle, je…
— Je comprends, coupa Maddox.
— Je reviendrai, bredouilla Paris.
Il sortit en trébuchant.
— Maddox…, gémit de nouveau Ashlyn.
La sueur perlait à ses tempes, elle avait toujours la peau marbrée de bleu, et elle était si pâle qu’il voyait à présent de petites veines bleu azur se dessiner sur son visage, par transparence.
— Racontez-moi quelque chose… N’importe quoi. Pour me faire oublier la douleur…
Elle ferma les yeux et il ne put s’empêcher d’admirer ses longs cils.
— Détendez-vous, ma beauté. Vous ne devriez pas parler.
Il courut jusqu’à la salle de bains pour vider le bol, le laver, humidifier une serviette. Puis il revint, avec le bol. Ashlyn avait toujours les yeux fermés. Il crut qu’elle s’était endormie, mais elle tressaillit quand il lui tamponna le visage. Il cessa aussitôt et s’installa près d’elle.
— Pourquoi vos amis vous ont-ils… tué ?
Il ne parlait jamais de sa malédiction, pas même avec ceux qui la partageaient avec lui. Il n’aurait pas dû lui répondre. Surtout pas. Mais elle grimaçait de douleur et il aurait fait n’importe quoi pour la distraire.
— Ils n’avaient pas le choix, répondit-il. Ce sont des damnés, comme moi.
— Cette réponse… n’explique rien.
— Elle explique tout.
Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence. Puis elle se mit à geindre et eut un haut-le-cœur. Il fut de nouveau submergé par la culpabilité. C’était à cause de lui qu’elle était dans cet état : il n’avait pas le droit de lui refuser quoi que ce soit. Résigné, il ouvrit la bouche et déversa l’histoire de sa vie sans l’avoir vraiment décidé.
— Je suis un immortel, commença-t-il. Je crois bien que je suis sur la terre depuis le début des temps.
Il la sentit aussitôt se détendre.
— Un immortel, répéta-t-elle lentement comme si elle savourait le mot. Ainsi, vous n’êtes pas un simple mortel.
— Je n’ai jamais été un mortel. J’ai été créé en tant que guerrier, adulte, pour servir le roi des dieux. J’ai accompli mon devoir de mon mieux, je l’ai aidé à conserver le pouvoir, je l’ai protégé, parfois même des siens. Mais il ne m’a pas jugé digne de garder ce qu’il possédait de plus précieux, une boîte sculptée dans les os d’une déesse. Cette boîte, il l’a confiée à une femme, une femme puissante, une combattante, mais tout de même, je me suis senti trahi.
Ashlyn ne bougeait plus. Elle écoutait paisiblement.
— Pour prouver au roi des dieux qu’il avait commis une erreur et qu’une femme ne pouvait se charger de cette boîte, j’ai libéré les démons qu’elle contenait. Ces démons ont répandu le malheur sur la terre. Pour me punir, les dieux m’ont condamné à garder l’un d’eux. En moi-même.
Il lui entoura la taille et lui caressa doucement le ventre, espérant la soulager un peu de sa douleur. Elle laissa échapper un petit soupir. De soulagement ?
— Je me doutais bien qu’il y avait du démon en vous, murmura-t-elle.
Oui, elle s’en était doutée. Et il ne comprenait toujours pas pourquoi elle l’admettait aussi aisément. En tant qu’appât, elle aurait dû feindre la surprise et l’innocence.
— Mais dans le fond, vous êtes quelqu’un de bon, s’empressa-t-elle d’ajouter. Vous luttez contre votre démon. C’est quand il se manifeste que votre visage se transforme ?
— Oui.
Ainsi, elle le jugeait bon ?
Ravi et soulagé qu’elle ne le rejette pas, il poursuivit son histoire.
— Au moment où le démon est entré en moi, j’ai senti une partie de mon être qui mourait, pour laisser place à une entité plus puissante.
Cette fois-là, il avait entrevu ce que c’était que la mort – sans se douter qu’il ne tarderait pas à en avoir une expérience régulière et approfondie.
Un léger soupir s’échappa de nouveau des lèvres d’Ashlyn. Il n’était pas certain qu’elle comprenait tout ce qu’il lui racontait, mais au moins, elle ne se lamentait plus, elle pensait moins à sa souffrance.
— Pendant un instant, j’ai perdu toute volonté et je me suis entièrement soumis au démon, qui en a profité pour…
Il revit la scène. Le sang et la mort. La fumée, les cendres. La vision était à la limite du tolérable, il n’était pas question de la décrire à Ashlyn.
Il se souvenait aussi du moment précis où le démon avait lâché prise : il s’était comme éveillé d’un rêve, et la fumée noire qui obscurcissait son esprit s’était transformée en une brise fraîche et parfumée.
Le démon l’avait forcé à tuer Pandore, puis, une fois sa soif de sang apaisée, il l’avait laissé affronter seul la vérité et ses conséquences.
— … faire disparaître cette boîte, acheva-t-il dans un soupir.
— Une boîte, des démons, murmura faiblement la voix d’Ashlyn. J’ai déjà entendu quelque chose à ce sujet.
Elle allait poursuivre, mais son corps se convulsa et elle se redressa en cherchant le bol à tâtons.
Maddox bondit pour l’attraper et le lui tendre, juste à temps. De nouveau, il la tint contre elle, en la cajolant comme il n’avait jamais cajolé personne. C’était la première qu’il réconfortait un humain, et il espéra qu’il s’y prenait correctement.
Quand elle eut fini, il la cala contre les oreillers et lui essuya le visage. Puis il leva les yeux vers le plafond.
— Je regrette ce que j’ai dit, reprit-il. Je vous en prie, ne la punissez pas à ma place.
Quand il posa de nouveau son regard sur Ashlyn, il prit conscience qu’elle faisait désormais partie de sa vie que, sans elle, cette vie serait réduite à néant. Comment était-ce possible ? Une heure plus tôt, il s’était promis de la poignarder, et voilà que…
— Laissez-la vivre, se surprit-il à murmurer. Et je ferai tout ce que vous voudrez.
Tout ? demanda tout au fond de lui une petite voix réjouie.
Une voix qui n’était ni la sienne ni celle de Passion, et qu’il ne reconnut pas.
Il battit des paupières et se figea. Il lui fallut quelques secondes pour réagir.
— Qui parle ? demanda-t-il.
Ashlyn tourna vers lui ses yeux cerclés de rouge.
— C’est moi, dit-elle d’une voix rauque.
— Ne faites pas attention à moi, dormez, murmura-t-il doucement.
Qui pourrais-je bien être, guerrier ? poursuivit la voix. Tu ne connais pas le nom de tes maîtres ?
De nouveau, il demeura quelques secondes sous le choc, puis il comprit, brusquement. Un Titan ? Il avait supplié les Grecs pendant des siècles et n’avait jamais été entendu. Les Titans avaient déjà convoqué Aeron en se manifestant au travers d’une simple voix.
Il fut rempli d’espoir. Et de peur. Si les Titans se montraient bienveillants et acceptaient de l’aider… Mais s’ils étaient animés d’intentions malveillantes… Il serra les poings.
Les Titans avaient demandé à Aeron d’assassiner quatre mortelles innocentes… Il ne fallait pas s’attendre à ce qu’ils se montrent bienveillants. Devait-il se soumettre, ou au contraire montrer qu’il n’était pas disposé à se laisser manœuvrer ?
Tu as bien dit n’importe quoi ? insista la voix en ponctuant sa phrase d’un rire étrange. Réfléchis bien avant de répondre… N’oublie pas que ta femelle est mourante…
Maddox jeta un coup d’œil vers le corps tremblant d’Ashlyn, vers son visage déformé par la douleur. Il se souvint de son regard suppliant quand elle lui avait demandé la permission de rester près de lui, de la manière dont elle lui avait tenu tête, du courage avec lequel elle avait affronté ses amis pour tenter de le sauver.
Jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait jamais eu besoin de lui. L’idée que cette femme réclamait son aide et sa protection avait quelque chose de grisant. Je ne peux pas la laisser souffrir, songea-t-il.
Il devait courir le risque de se soumettre aux Titans. Il ignorait ce que les nouveaux dieux attendaient des guerriers maudits enfermés dans ce château, il ignorait tout de leur but et de leurs intentions, il ignorait si c’était eux qui avaient envoyé Ashlyn et les chasseurs pour le punir d’avoir blasphémé. Mais il était décidé à leur obéir.
Peu lui importait le prix à payer.
— N’importe quoi, assura-t-il.
* * *
Reyes courait à perdre haleine vers la chambre de Lucien. Il avait perdu beaucoup de sang, ces derniers jours, plus que d’habitude. Et pourtant, son désir de souffrance, ce terrible et merveilleux désir, était plus présent et plus fort que jamais. Il ne parvenait pas à le juguler, et il dut s’avouer qu’il lie contrôlait plus rien. Il avait même cessé d’essayer. Douleur obtenait de lui tout ce qu’il voulait. Et plus le temps passait, moins il voyait l’intérêt de résister. Une partie de lui voulait se fondre dans le démon, aller au bout de ce néant que lui apportait la douleur.
Mais ça n’avait pas toujours été le cas. Autrefois, il avait cherché à rester lui-même, envers et contre tout, à cohabiter en paix avec l’esprit de Douleur.
Il tourna au coin d’un couloir et des éclats de lumière qui filtraient à travers un vitrail l’éblouirent. Il ne ralentit pas. Maddox était son ami, et il tenait à l’aider, même l’il ne comprenait pas son trouble. Jamais il ne l’avait vu aussi inquiet. Et tout ça pour une femelle humaine… Il soupira. C’était inquiétant. Il avait hâte que tout redevienne comme avant.
Il aperçut Lucien et oublia aussitôt le cas Maddox.
Lucien était assis par terre, la tête dans les mains, les cheveux en bataille. Il paraissait complètement déprimé. Dépassé.
Reyes en eut la gorge nouée. Si la situation déstabilisait Lucien, il n’y avait plus rien à espérer.
Plus il approchait, plus l’odeur de rose se faisait entêtante. Il eut une bouffée de pitié pour ce pauvre Lucien qui traînait dans son sillage cette ridicule odeur de printemps…
— Lucien, appela-t-il.
Lucien ne réagit pas.
— Lucien !
Pas de réponse.
Reyes se pencha vers lui et le prit par l’épaule pour je secouer. Toujours rien. Il s’accroupit et passa une main devant ses yeux. Rien. Le regard de Lucien était vide, sa bouche crispée. Reyes comprit. Lucien voyageait par la pensée. Cela lui arrivait quelquefois, mais rarement, car en s’absentant, il laissait derrière lui un corps sans défense. Il était parti chercher des âmes et avait tenu à laisser cette forme vide devant sa porte pour impressionner les femmes – ou ceux qui auraient tenté de les délivrer.
— Je ne peux pas compter sur lui, murmura Reyes.
Il abandonna le corps de Lucien et pénétra dans la chambre.
Les quatre femmes étaient assises sur le lit et parlaient tout bas, mais elles pâlirent et se turent en le voyant entrer. L’une d’elles poussa même un cri étouffé. La plus jeune, une mignonne petite blonde, se redressa sur des jambes qui tremblaient, puis elle se figea dans une attitude destinée à le dissuader d’approcher.
Dès que Reyes posa les yeux sur cette femelle blonde, son sexe se durcit. La nuit dernière, son odeur – un mélange de poudre sucrée et d’orange – l’avait fortement perturbé. Il avait passé des heures à transpirer sur son lit, dévoré par le désir. Persuadé qu’Ashlyn était responsable de son état, il avait songé à la disputer à Maddox.
Mais c’était bien cette petite blonde qui avait réveillé sa sensualité brimée, il en avait à présent la confirmation. Il ne se lassait pas de contempler sa peau indemne de toute cicatrice et dorée par le soleil, ses yeux verts, sa bouche rouge et pulpeuse faite pour le rire et les plaisirs.
On aurait dit qu’elle n’avait jamais souffert de sa vie, cela l’émouvait plus que tout.
— Ne me regardez pas comme ça ou je me jette sur vous ! protesta la jolie blonde en serrant les poings.
Il eut envie de rire en songeant qu’elle ne se doutait probablement pas qu’il ne rêvait que de ça, qu’il en demanderait, qu’il la supplierait de continuer encore, encore.
Il se haïssait. Il se méprisait. Et il s’interdisait d’approcher une femme. Lui aussi, comme Maddox, craignait de tire du mal.
— Si vous avez l’intention de nous violer, sachez que nous nous défendrons, annonça-t-elle en redressant le menton et les épaules.
Tant de courage chez une si petite femme l’amusa et il aurait bien voulu savoir jusqu’où elle serait capable d’aller, mais il n’avait pas de temps à perdre.
— Est-ce que l’une de vous est capable de soigner un humain ? demanda-t-il.
Elle battit des paupières, décontenancée.
— Un humain ? fit-elle d’un ton inquiet.
— Oui, une femelle, comme vous.
De nouveau, elle battit des paupières.
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Vous sauriez vous y prendre ? insista-t-il. Le temps nous est compté.
— Pourquoi ? répéta-t-elle.
Reyes marcha sur elle d’un pas menaçant. Elle ne recula pas et il salua mentalement son courage. Plus il s’approchait d’elle, plus son odeur lui emplissait les narines, entêtante, envoûtante. Contre toute attente, il sentit fondre sa colère.
— Répondez-moi et je vous accorderai de vivre un jour de plus, dit-il.
— Danika, réponds-lui, je t’en prie, murmura la plus vieille des femmes, en allongeant une main tremblante pour la prendre par le bras et la tirer vers le lit, loin de lui.
Danika. Le nom résonna en lui, si fort, qu’il se surprit à le prononcer tout haut.
— Danika, reprit-il en écho.
Son sexe tressauta, comme pour répondre.
— Moi, c’est Reyes, ricana-t-il.
La fille se libéra de la vieille femme d’un geste impatient, tout en continuant à défier Reyes du regard. Elle avait les sourcils et les cils aussi clairs que les cheveux, et il ne put s’empêcher de penser que la touffe qui ornait son pubis serait sûrement du même ton de blond.
Il perdit quelques précieuses secondes à la déshabiller mentalement. Chaque courbe de son corps l’invitait à aller plus loin et ravissait son regard affamé. Il imagina les aréoles rosées qui devaient surmonter ses seins généreux. Son ventre plat. Ses cuisses douces, mais fermes.
Il ne s’était plus autorisé depuis longtemps un accouplement avec une femme, et préférait se soulager tout seul quand le désir devenait trop pressant. Aucune mortelle n’aurait pu supporter ses pratiques extrêmes. Celle qui se tenait en ce moment devant lui, avec son air innocent et pur, aurait été plus choquée et dégoûtée qu’aucune autre, il n’en doutait pas. Pire encore, celles avec lesquelles il avait copulé étaient devenues violentes au contact de son démon.
Il n’était donc pas question d’approcher Danika. Il n’aurait pas supporté l’idée de la blesser, de faire couler son sang, encore moins de l’entraîner dans sa débauche.
— Je vais vous poser la question une dernière fois, reprit-il d’un ton agressif. L’une d’entre vous est-elle capable de guérir ?
Il avait hâte de s’éloigner de Danika et de son innocence.
Elle pâlit, mais ne recula pas.
— Je… J’en suis capable. Jurez-vous d’épargner ma sœur, ma mère, et ma grand-mère, si je vous aide ? Elles n’ont rien fait de mal. Nous sommes venues à Budapest après la mort de mon grand-père et…
Il leva la main pour l’arrêter et elle se tut.
Il ne voulait rien savoir d’elle et de sa vie. Déjà, il luttait contre le désir fou de la prendre dans ses bras, de la consoler de la mort de ce grand-père qui semblait tant l’affecter.
— Je promets d’épargner vos vies si vous m’aidez. Êtes-vous oui ou non une guérisseuse ?
Il mentait. Si les Titans n’avaient pas exagéré, Aeron se transformerait bientôt en monstre assoiffé de sang et il ne songerait plus qu’à tuer ces quatre femelles. Reyes tenta de se déculpabiliser en se disant que donner à ces femmes un peu d’espoir était un acte charitable. Elles vont mourir… Il n’aimait pas y songer.
Danika parut se détendre et jeta un coup d’œil du côté des autres qui secouèrent la tête en signe de dénégation. Elle acquiesça en guise de réponse.
Reyes fronça les sourcils. Il ne comprenait pas ce qui se jouait en ce moment entre elles. À la fin, Danika se tourna vers lui d’un air décidé et, quand elle posa son regard sur le sien, il oublia toutes ses inquiétudes. Son angélique beauté était plus envoûtante et prometteuse que la boîte de Pandore. Il savait qu’il n’avait rien à en attendre, mais il aurait bien voulu y croire et se laisser aller.
Elle ferma les yeux et poussa un long soupir résigné.
— Oui, avoua-t-elle. Je suis une guérisseuse.
— Dans ce cas, suivez-moi.
Il n’osa pas lui prendre la main. Tu trembles devant une simple femelle ? Tu n’es qu’un lâche ! Non, il n’était pas lâche, juste prudent. S’il ne connaissait pas la douceur de sa peau, elle ne lui manquerait pas quand elle disparaîtrait de sa vie.
Et si Lucien trouvait un moyen de la sauver ? Si…
— Venez, reprit-il en tournant les talons.
Il avait suffisamment perdu de temps. Il sortit à grands pas de la pièce et Danika fut obligée de le suivre. Une fois dehors, il enferma les trois autres, puis se remit en marche, en prenant soin de conserver une distance raisonnable entre lui et cet ange.
Seigneur, Seigneur, Seigneur, se répétait intérieurement Danika.
Son cœur battait contre sa cage thoracique comme s’il avait voulu s’en échapper.
Pourquoi ai-je menti ? Je ne suis pas guérisseuse.
Elle avait suivi un cours d’anatomie à l’université, d’accord… Elle avait même pris des cours de secourisme pour être capable de réagir si son grand-père avait une crise cardiaque. Mais elle était peintre, pas infirmière. Et encore moins médecin.
Elle n’avait pas la moindre idée de ce que ce guerrier au regard d’acier – car cet homme était un soldat, sans le moindre doute – attendait d’elle. Elle n’imaginait pas une seconde de mettre en danger la vie de quelqu’un pour sauver la sienne. Mais si le cas n’était pas trop compliqué… Elle tenterait sa chance. Pour sauver sa vie, celle de sa mère, celle de sa sœur, celle de sa grand-mère. Pour se calmer, elle se concentra sur son geôlier. Il avait peau tannée par le soleil et des yeux aussi noirs que la nuit. Il était grand, il avait les épaules larges. Il ne souriait jamais. Il avait les bras couverts de taillades fraîches.
Il n’était pas question de fuir… Cet homme l’aurait rattrapée aussitôt et une tentative d’évasion l’aurait rendu furieux. La perspective d’affronter sa colère était encore plus terrifiante que celle de pénétrer dans une maison hantée le soir d’Halloween.
Elle fut tentée de le questionner sur la malade, mais la grosse boule qui s’était formée dans sa gorge – une boule de la taille d’une balle de ping-pong – l’empêchait de parler. Elle ignorait pourquoi ces hommes l’avaient enlevée et elle avait cessé de se poser la question. Elle n’avait plus qu’une idée en tête : fuir ce château effrayant et plein de courants d’air, fuir ses propriétaires bâtis comme des armoires à glace, prendre le premier avion pour le Nouveau Mexique et retrouver son appartement.
Elle fut soudain submergée par un terrible sentiment de nostalgie et étouffa un sanglot. Ce soldat lui avait promis la vie sauve, mais tiendrait-il parole ? Elle en doutait, pourtant elle ne pouvait s’empêcher d’espérer. Elle décida qu’il ne lui restait plus qu’à faire de son mieux pour soigner la malade, tout en attendant un miracle.
Mais elle ne croyait pas vraiment aux miracles… Si ça tourne mal, la grosse brute qui marche devant toi va te planter un couteau dans le ventre.
Seigneur…
Sa vie était désormais suspendue à un fil.